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Expositions

« Odessa 2015-2019 » /

Photographie

Entre portraits intimistes, scènes de vie et d’intérieur de maison, les photographies de Yelena Yemchuk dépeignent une ville hors du temps, pleine de mélancolie. Le travail photographique présenté dans cette exposition a été rassemblé dans le livre Odessa 2015-2019 (texte de Ilya Kaminsky, Gost Books, 2022).

Le temps est différent à Odessa. C’est une ville hors du temps.
Odessa a toujours été un mystère pour moi. En tant qu’enfant ayant grandi à Kyiv, je me rendais à la mer Noire avec mes parents, mais jamais à Odessa. Mais j’étais déjà fascinée par la réputation qu’elle avait, un espace de liberté pendant l’époque soviétique. Une ville d’acceptation mais aussi de danger. Un lieu de plaisanterie et de caractère, peuplé de hors-la-loi et d’intellectuels.

En 2003 j’ai visité Odessa pour la première fois et j’en suis tombée amoureuse immédiatement. Il y avait en effet quelque chose de sauvage à Odessa. Mais aussi une sorte d’« oubli », comme si la ville avait roulé à l’arrière du chariot de la modernité. J’avais l’impression que l’on me montrait un endroit secret. Comme si quelqu’un m’avait emmené dans un coin, avait tiré un rideau et m’avait dit « Ici regarde, regarde cette ville enchantée. Crois en elle, elle est réelle. Tu peux en faire partie. Essaye de saisir sa magie. Si tu gardes tes yeux et ton cœur ouverts tu pourrais bien être capable de voir ».

Lorsque j’étais jeune, Kyiv était plus endormie que la métropole animée qu’elle est aujourd’hui. Les souvenirs que j’ai de mon enfance sont joyeux : jouer à des jeux avec mon cousin Ira dans les forêts couvertes de mousse ; l’odeur des pommes de terre en train de frire dans la cuisine communautaire ; les sorties à l’opéra et au ballet avec ma tante Mika et mon oncle Fafik ; les bouleaux et les saules qui se balancent devant notre immeuble ; voler des fraises dans le jardin du voisin.

En 1980 mes parents m’ont dit que nous allions immigrer en Amérique. Je n’avais pas le droit d’en parler à quiconque en dehors de ma famille. Nous allions aller au-delà du rideau de fer – dire au revoir signifiait que nous ne pourrions pas revenir. Je comprenais suffisamment pour savoir que je ne reverrais personne d’ici : ni mes amis, ni mes cousins, ni mon grand amour – ma grand-mère Shura. Nous sommes partis en 1981 et mon cœur s’est brisé. Cela a marqué la fin de mon enfance.

Dix ans plus tard, la Perestroïka nous a tous surpris. L’Ukraine a annoncé son indépendance, et nous étions enfin autorisés à nous y rendre. Le chaos d’une nouvelle nation m’a accueillie, mais cela m’était égal car j’étais tellement heureuse de revoir ma famille. Jusqu’en 1996, j’ai effectué des voyages réguliers à Kyiv. Je passais mes journées à prendre des photos, et mes soirées avec ma grand-mère. Le pays était dans les affres de la croissance et des crises d’identité. C’est à partir de ce moment et de cet endroit-là que mon langage et mes idées photographiques sont nés.

Pour moi, Odessa est à la fois nostalgique et nouvelle. Alors que Kyiv représente mon enfance heureuse et le traumatisme d’être partie ; Odessa est entièrement romantique. Là-bas, je sens mon âme vivante. Ma capacité à voir s’étend, se dilate. Odessa, ma ville rêvée.

Yelena Yemchuk

Expositions


15h54

jeu. 24 novembre


CENTRE TCHÈQUE DE PARIS

18, rue Bonaparte
75006 Paris


Invité·e·s : Yelena Yemchuk /